03.01.2008

La spiritualité maçonnique

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La spiritualité maçonnique ne saurait être unique, dogmatisée comme il peut en être pour les religions révélées. Plusieurs interprétations, écoles de pensées, apports divers et variés, complexifient cet universel qui relie les branches de la franc-maçonnerie entre elles. S'il aurait été plus juste sage de "spiritualités maçonniques" avec la marque circonspecte du pluriel et en faire un décompte scientifique, la rigueur intellectuelle m'impose toutefois de l'étudie au singulier, dans l'absolu, afin d'esquisser un cadre assez large pour qu'il appelle le plus infime des détails. Les lecteurs pardonneront mon propos fort introductif mais ce sujet appelle plus un essais qu'un article forcément lapidaire.
1. Spiritualité et franc-maçonnerie
Le spiritualité s'entend communément comme la qualité de ce qui attrait à l'esprit (au spirituel). Elle est, par définition, la sphère intime de l'immatériel sur laquelle se greffe une perception du monde. Perception qui n'est pas fondamentalement systémique, figée sur la raison, une croyance ou - plus largement - un postulat de réalité. Mais si l'on associe la spiritualité à une philosophie quelconque, cette perception se meut en idée du monde indubitablement réfléchie et conceptualisée.
La franc-maçonnerie n'est certes pas une philosophie mais s'édifie telle une démarche initiatique portant avec elle l'identité du sujet et, par cela-même, son idée du monde. La somme des individualités en une collectivité d'individus a su favoriser l'émergence de ce que nous appelons "tradition" mais que j'aurai tendance à dénommer "système" pour qu'il soit coordonné par une loi (ou entendue comme telle).
Née en occident, forgée par la philosophie théiste, la franc-maçonnerie ne pouvait être inspirée que par la Bible et une mythologie inhérente à celle-ci.
En effet, les "pères fondateurs" de la franc-maçonnerie étaient des pasteurs éclairés par la philosophie libérale et par l'avènement des Lumières. Dans ce contexte philosophique, les choses de l'esprit ne dépassaient pas encore le cadre du religieux. La spiritualité maçonnique s'entendait alors sur une idée du monde que l'on peut qualifier de "théocentrée".
Toutefois, il serait faux d'affirmer que la spiritualité maçonnique est chrétienne (tant par le système qui la gouverne que dans l'idée du monde qui la meut). Que ce soit le mythe de Hiram développé par le Chevalier de Ramsay aux élucubrations du pasteur Anderson, la référence biblique se voit détournée, interprétée vers une perspective plus large : le noachisme. Forme de panthéisme, le noachisme - qui se veut être la foi de Noé - est une spiritualité initiatique basée sur la perception du sacré plutôt que sur la réponse au dogme.
Perception du sacré qui unit toutes les spiritualités maçonniques dans la mesure où celles-ci entendent la loi à l'origine du système initiatique comme fondateur et au-delà de la fondation de l'être en soi. C'est un absolu.
2. Les spiritualités maçonniques
Chacune des spiritualités maçonniques perçoit le sacré d'une manière différente. Ce qui forme leur unité fait également leurs différences et c'est sur cette base que je vais les traiter.
Je différencie deux formes de spiritualités maçonniques : la franc-maçonnerie occultiste et la franc-maçonnerie philosophique. Evidemment, ces "catégories" contiennent plusieurs branches mais - comme je l'ai écris précédemment - mon propos ne se veut qu'introductif.
A. La franc-maçonnerie occultiste
La spiritualité maçonnique - d'après le spectre de l'occultisme - est certainement la plus plaisante à traîter car riche de personnages hauts en couleurs et signes intriguants. Cependant, elle est décevante d'un point de vue intellectuel. Elle entend le sacré - et par là même la démarche initiatique - comme une réalité autre dont on peut se rapprocher par la gnose et agir dessus grâce à l'intermédiaire des sciences divines. Ainsi, il n'est pas étonnant que l'alchimie, la magie et autres pratiques s'est immiscée dans des rites maçonniques de cette tendance.
B. La franc-maçonnerie philosophique
Par philosophique, il faut entendre que la perception du sacré s'établit sur une philosophie. A ce titre, Georg Wilhem Friedrich Hegel, Auguste Comte, Henri Bergson et bien d'autres ont su influencer leur époque concevant le sacré selon la pertinence de leurs pensées. En terme général, on peut émettre le postulat que la franc-maçonnerie philosophique conçoit le sacré de manière conceptuel (c'est-à-dire la sphère de l'Esprit). C'est de loin la spiritualité maçonnique la plus répendue dans l'hexagone.
Conclusion
La spiritualité maçonnique comme nous venons de le voir a eu besoin de mythes fondateurs pour élaborer son sytème rituel et accentuer en gravité la démarche initiatique qui lui est inhérente. Que se soit Noé et son arche, le Temple de Salomon ou Hiram, ils forment une représentation symbolique de ce que nous nommons "sacré" en différence au profane. 

23.02.2007

Le cosmos

13aa0ac26d8b15f7f64c42e2dd54c414.jpgAvant d'étudier plusieurs cosmogonies, il me fallait définir le cosmos en soi et traduire l'essence du monde (c'est-à-dire la cosmologie) selon les deux axiomes qui nous intéresserons à l'avenir.

Le kosmos grec désigne le monde ordonné tant dans sa dimension matérielle que spirituelle. Il s'oppose au concept de chaos qui est, bien plus que le vide, la confusion. Dans cette vision, le monde obéit à des lois. L'imperceptible et le perceptible y répondent. Chaque sphère de conscience régit sa subalterne selon ce triptyque bien connue des sociétés indo-européennes (en l'occurrence : dieux, puissances,  hommes). La religion est un moyen d'intercession qui n'a comme rôle un échange réciproque, à parts égales, entre les hommes, les puissances et les dieux pour que les hiérophanies, les émanations et interventions de toutes sortes entre les mondes ne chamboulent pas l'ordre du monde : le cosmos. Par exemple, dans l'hindouisme, le culte de Shiva suppose pèlerinages et offrandes pour le créateur du monde n'ouvre pas son troisième oeil qui le détruirait. On endort Shiva pour ses interventions dans la vie de tous les jours. Ainsi, les balances sont équilibrées.
Rajoutons que cette pensée conceptualisée par les philosophes Grecs va influencer la science pendant des siècles. La thèse astronomique de Ptolémée de Thébaïde (l'Almageste) suppose un macrocosme : le cosmos, dans lequel une série de microcosmes : les étoiles, le soleil et la terre sont soutenus par des sphères invisibles d'une matière invisible. Le cosmos de Ptolémée ne contient et ne peut engendrer le chaos.

Pour les sémites, le concept de cosmos n'existe pas en soi.
Dans la mythologie mésopotamienne, tout est question d'états. En effet, il existe une succession d'états de humain au divin (et vice-versa) qui repose sur une bipolarisation du monde : l'Anu (le ciel) et l'Apsû (les eaux souterraines). Pour simplifier, la vie humaine vient des abîmes de la terre et la divinité provient du  ciel. Quoi qu'il en soit, l'un et l'autre sont dominés par un principe créateur : dieu. Le chaos n'est qu'un état du monde. Tout comme il existe la vie et la mort, la femme et l'homme, les hommes et les dieux, etc ... ; il y a l'Etre et le Néant. Le Néant n'est pas le contraire de la création, il est une partie intégrale de celle-ci. 
La Bible hébraïque - qui n'est autre qu'un livre de tradition sémitique - va reprendre à son compte ses affirmations. Dieu crée la terre ex nihilo. Une Terre et des Cieux dans lesquels se forment les eaux, la terre et les cieux. Les "ténèbres" sont l'état désincarné. Autrement dit, le concept de Néant est dichotomique. Il est à la fois créé par Dieu et n'est animé par Son Etre. De ce fait, il est la vie et l'absence de vie, la création et la non-création, le tout et le rien à la fois. Toutefois, il demeure en Dieu.
Pour la sagesse sémitique, le "cosmos" est inhérent au divin. Ce n'est pas un échange de bonnes intentions qui affermit l'ordre mais la seule volonté divine. Le livre de Job nous apprend que la vie pieuse n'épargne pas du drame, n'apporte pas la fortune, mais amène à l'illumination. C'est là une différence notable avec la conception cultuelle indo-européenne.

Je conclurais sur un constat approprié à l'ancrage maçonnique du bloc.
La franc-maçonnerie est mu par deux réalités : sa naissance en occident et sa recherche vers l'orient. Par l'occident, elle comprend le cosmos en un universel : l'Etre. Par l'orient, le chaos intègre cet ordre. Plus que le vide ou la confusion des Grecs, il est le Néant dans sa vision sémitique. A mon sens, l'expression Ordo ab Chao (l'ordre né du chaos) tend à un nouvel ordre dans cette niche, cette dimension immatérielle et vierge qu'est l'esprit humain renaissant au-delà de ce qu'il fut.

Illustration :
Nuit étoilée de Vincent Van Gogh (1889)

Pour poursuivre l'étude :

09.02.2007

Le feu, source de la révélation

"Un messager de l'Eternel lui apparut au milieu d'un buisson.
Il remarqua que le buisson était en feu et, cependant, il ne se consumait point"
(La Bible, Ex. III-2)

b3fddc955bfc4b3d9bbdf7fccd7aaf00.jpgDans toutes les civilisations, le feu s'entoure de mystères. Dichotomique, il est la lumière et la chaleur de la vie mais, aussi, se maintient-il dans ces flammes infernales qui réduisent à l'état de cendres cités, demeures, animaux et êtres humains. Il n'est pas étonnant que depuis 400.000 ans environ, le feu fascine ceux qui le maîtrisent et terrifient ceux qu'il brûle irrémédiablement.

Les religions antiques reprenaient cette duplicité du feu. Il était, à Rome, le foyer destiné aux ancêtres, l'identité même de l'individu jusqu'à celle de la cité par les sacrifices publics où la fumée des holocaustes nourrissait les dieux. Le sacré rendait alors pure ce que le profane considérait comme terrifiant. Vulcain et Mars représentaient la guerre, l'un par les armes, l'autre par le sang, conduisant l'imaginaire occidentale à faire du feu un élément perturbateur, à l'assimiler au chaos.
Pourtant, la culture orientale fit des dieux, en rapport avec cet élément, des déités positives. Shamash, dieu du soleil, est également le dieu de la justice. Ishtar, l'étoile, est la déesse de l'amour. Quant à Sin, la lune, il est le dieu des rois. La guerre, la mort et la maladie pèsent sur les épaules du dieu Nergal et de son épouse la déesse Ereshkigal associés à la nuit. Dans l'Egypte antique, Amon-Ré englobe Amon, dieu des eaux primordiales, avec Ré, le dieu solaire. Par l'alliance de l'eau et du feu, il domine le panthéon égyptien. Dans la civilisation chamito-sémitique, cette association des deux éléments : eau et le feu élève l'ordre du commun (l'eau qui féconde et le feu qui nourrit) au plus rang dans les mythologies du croissant fertile.

C'est dans ce cadre civilisationnel que naissent les monothéismes abrahamiques et zoroastriens. Le feu joue alors un rôle symbolique primordial dans ces deux religions car il est l'intercesseur de la révélation divine et l'objet de la volonté du Dieu tutélaire.
La Bible regorge d'exemples où la transcendance divine et sa volonté se matérialisent par cet élément. De mémoire, on se souvient de l'épisode de Sodom et Gomorrhe où la Justice divine s'abat par le soufre et les flammes sur les cités pécheresses (Gen. XIX-24). Dieu, en tant que Créateur et Arbitre du monde, souligne son jugement forcément positif par cet élément. D'ailleurs, dans la mystique juive, la vie des hommes s'écrit en lettres de feu. Mais outre cet aspect que j'appellerai "factuel", le feu céleste émane du ciel jusqu'à la terre pour donner à Moïse sa première révélation (Ex. III-2). Elle sera complétée lorsque celui-ci gravit le Sinaï, devenant une montagne fumante (Ex. XIX-18). Quand c'est l'homme qui s'élève au plan céleste, Dieu apparaît semblable à brasier de lumière (Isaïe I-27). Le feu, la lumière ? Nous y voilà ! L'idée du monde, qui transparaît dans les Ecritures, divise celui-ci en quatre ordres : il y a le ciel, la terre, la lumière et les ténèbres. Si la lumière habite l'élevé, les ténèbres s'illustrent dans la basse dimension (Gen. I-2) : la terre et les eaux saturées. L'eau engendre donc la vie lorsqu'elle est ascendante mais répand la mort dans l'abyme ; d'où l'aspect traumatique du Déluge. Par la lumière, par le feu, Dieu est la justice, la toute-puissance, l'omniprésence, la transcendance, l'élevé. Par l'eau, il est l'existence ; donc la vie et la mort.   
Pour en revenir sur le rôle d'intercesseur qu'est le feu, le récit de Zarathoustra (ou Zoroastre) est bien plus explicite que la Bible. Pour reprendre le livre de Jean Varenne : Zarathushtra et son interprétation des Avestas, le prophète attendait lorsque le Vôhû Manah (l'Esprit de Dieu) se manifesta à lui sous la forme d'un ange de toute lumière et lui inspira sa révélation dans le brasier.

Il est intéressant de constater que deux civilisations : les Hébreux et les Perses mentionnent le feu comme l'élément de la révélation mystique. Pourtant les uns sont sémites et les autres indo-européens. Le cadre du croissant fertile que je vous détaillais précédemment serait-il la seule origine de cette similarité ? D'après moi, pas seulement. Le feu a cette originalité d'être à la fois suscité par les cieux (la foudre) et par la terre alors que l'eau, si elle provient des cieux dans la forme de précipitations, ne peut être suscitée par l'homme avec des éléments terrestres. Egalement, le feu étincelle dans le ciel (les astres) et s'incarne sur la terre (par le foyer). Finalement, n'y a-t-il pas meilleur symbole qu'une flamme qui s'élève dans le ciel pour figurer l'esprit ? En faisant provenir cette flamme du ciel à la terre, la puissance céleste transmet l'Un à l'universel.

Pour poursuivre l'étude :