17.03.2007
Qumran ou les fils de la lumière

La découverte des Manuscrits de la Mer Morte en 1948 a changé considérablement l'approche des textes bibliques. Une petite communauté, rattachée au site de Massada, fournit encore aux archéologues, historiens, anthropologues, philologues et théologiens bien des questions. On les appelle "esséniens" selon les Antiquités judaïques de Flavius Josèphe mais il serait plus exact de les situer comme des "bnei Tsadok" (fils de Sadoq) car ils se dénommaient eux-mêmes ainsi. L'historien juif d'Alexandrie avait en effet la fâcheuse tendance d'attitrer l'adjectif essaios (retranscris en esseni) pour les illuminés en tout genre. A Massada, le furent-ils peut-être plus que d'autres ?
En tout cas, cette confusion entre les termes, l'instrumentalisation des sources à des buts idéologiques ou, parfois, le déni d'une réalité religieuse en Israël entre le IIIe siècle avant et le IIe siècle après J.C complexifient notre compréhension des Manuscrits de la Mer Morte et de cette communauté idéologique dans l'ancien Israël. Pour avoir étudier moi-même les fameux manuscrits, je reste très dubitatif quant aux conclusions communément admises. Ernest Renan et bien d'autres y voient les balbutiements d'un christianisme anachronique. Les églises, les États, les idéologies aiment souvent à construire sur les décombres une filiation incertaine et subjective.
Mais dépassons ces polémiques sur l'aspect initiatique que constituait la communauté des écrits de Qumran.
Plusieurs fragments constituent les Manuscrits de la Mer Morte. La langue des Manuscrits est principalement l'araméen quoi que des parties soient dans un hébreu assez singulier et un moindre nombre a des substrats grecs d'envergure. Cette diversité linguistique accroît le nombre des auteurs - et donc la période recouverte par les Manuscrits - mais aussi la diversité des textes en eux-mêmes. Des prières, des récits historiques, des écrits apocryphes, des commentaires bibliques et des règles "communautaires" forment ainsi ce recueil.
Cette diversité nous permet d'observer les pratiques sociales (dont l'initiation qui nous préoccupera dans nos études et sur laquelle nous reviendrons) mais plus encore la spiritualité propre à cette communauté que je développerai ici brièvement.
Mon propos en introduction n'était pas neutre, les esséniens sont des bnei Tsadok, des saducéens avec une particularité "philosophique". Leur partition du peuple d'Israël se nourrit d'une dichotomie bien connue dans la Halakha (la Loi juive) : le pur et l'impur. Le Temple terrestre, étant devenu impur, n'abrite plus la shekhina (la présence divine). La fidélité de ces saducéens reposent donc sur un Temple céleste accessible au sage et au craignant Dieu. Cette spiritualité n'aurait rien de singulier - car elle interprète très largement les livres d'Isaïe, d'Ezéchiel et de Job - si un profond manichéisme et l'évocation d'une nouvelle alliance ne la rendraient pas autant originale. De là se déplacent le pur et l'impur vers une autre dialectique entre le sacré et le profane. La communauté, fidèle à la loi mosaïque et à cette vérité "cachée" qu'elle détiendrait, devient sacrée envers le profane que seraient le peuple d'Israël et les nations.
Il est évident que cette spiritualité conduit à une société initiatique en tant que telle. 
Société réglée par une "charte" à laquelle les membres doivent adhérer et dont l'inspecteur du camp est le garant : "Il (l'inspecteur) doit leur apprendre à rechercher Dieu de tout leur coeur et de toute leur âme comme Il l'a prescrit [...]. Il doit leur apprendre à aimer tout ce qu'Il a élu (...), à pratiquer la vérité, la justice et le droit dans le pays [...]. Il installera tous les volontaires qui entendent vivre selon les lois de Dieu dans l'Alliance de Majesté afin qu'ils rejoignent la société de Dieu et marchent devant Lui d'une façon parfaite (...)." Un homme qui souhaiterait appartenir à la communauté devra répondre d'une véritable démarche initiatique. La communauté examine ses qualités spirituelles mais aussi son aptitude à obéir à la Loi. Il ne doit pas être fou, ni mineur et visiblement seule la gente masculine peut appartenir à la société des initiés. Si celui-ci se rend apte, il est reçu comme initié et prête serment sur l'Alliance. Le fragment 4Q275 attesterait éventuellement d'un rituel d'initiation.
En tout cas, un bon nombre de rituels n'appartiennent pas à la Loi juive en soi. Rajouts dus à l'interprétation prophétique et de la communauté essénienne en tant que telle, ils comblent cette transition spirituelle que j'ai évoquée précédemment. Car les esséniens détiendraient un secret (1Q27 et 4Q299-301), l'être initiatique est toujours relégué à son agir comme dans toutes les sociétés initiatiques. La charité, l'humilité, la vérité, la justice et l'intelligence sont des vertus largement citées qui conduisent vers un au-delà. Au-delà dont le rite permettrait d'atteindre cette vérité cachée, cet absolu et donc, par apologie, Dieu.
Je conclurai cette étude - sur laquelle il me faudra évidemment revenir et approfondir des notions et postulats évoqués - sur un propos un peu plus anthropologique. Pour avoir une philosophie propre, pour se mouvoir dans une spiritualité certaine et aspiré à un absolu, les Manuscrits de la Mer Morte préfigurent une société initiatique tant au sens formel qu'idéologique. Si le fait initiatique est réel, j'émettrai pourtant une réserve. En effet, la présence au sein de la communauté essénienne place des prêtres et des lévites au-dessus des autres et enseignant de la plupart. Sachant que le sacerdoce était largement héréditaire, peut-on conclure véritablement à un cheminement qui va du profane au sacré ? Ou ce sacré n'est-il réservé qu'aux grands initiés ? Je tenterai de répondre à ces questions lors d'une prochaine étude.
Illustrations :
Fig.1 - Site de Massada (Israël)
Fig.2 - Fragment des Manuscrits
Fig.3 - Encrier retrouvé sur le site de Qumran.
Pour poursuivre l'étude :
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05.02.2007
L'initiation

Il n'y avait pas meilleur moyen d'inaugurer cette catégorie sur les sociétés initiatiques que d'écrire un article sur leur similarité en l'initiation.
"Initier" provient étymologiquement du verbe latin initiare, c'est-à-dire commencer. Sémantiquement, une initiation est l'action d'un commencement. Ceci suppose irrémédiablement une séparation entre ce qui fut et ce qui adviendra. Évidemment, le sens originel de ce terme va devenir dans le langage commun l'acte de réception d'un savoir.
Pourtant, l'initiation suppose cette distinction entre l'être accompli et l'être inaccompli, entre l'être ignorant et l'être savant. Ainsi, elle est la scission, le passage, entre deux états.
Le premier état est constitué. Il définit l'être en soi que l'on peut qualifier d'étant. En cela, l'individu demeure tel qu'il est. C'est-à-dire qu'il s'incarne dans tout ce que son état peut comporter en son essence matérielle. Mais également dans son essence spirituelle, ses sentiments, ses connaissances.
Le second état est advenant. Il suppose que l'étant se sublime dans l'Etre. Sans renier sa propre nature, il dépasse son statut existant pour acquérir une dimension en élévation. Autrement dit, l'étant passe d'une sphère d'incarnation à une une sphère d'Etre désincarnée, un "au-delà".
Ainsi, on peut dire de l'initiation qu'elle est la préparation entre ces deux états. Elle marque autant la disparition de l'un que l'avènement de l'autre.
La pratique initiatique existe depuis la nuit des temps et dans toutes les sociétés humaines. Mircea Eliade (Traité d'histoire des religions) l'a démontré dans les civilisations polynésiennes mais des exemples plus proches de notre civilisation existent. Vu l'orientation de ce blog, je prendrai trois exemples significatifs chez les esséniens et dans la franc-maçonnerie.
Dans l'Ecrit de Damas et dans les Manuscrits de la Mer Morte, la pratique initiatique est explicitement mentionnée. Elle demandait au "candidat" de se délier de sa situation initiale en effectuant des épreuves (dont l'étude de la Torah pendant un an). Apte à être initié et "éprouver" comme il se doit, il prêtait un serment sur l'Alliance sur laquelle il jurait de ne pas dévoiler les secrets de la Règle. Reçu parmi les membres de la communauté, le novice sera amené à évoluer constamment. Par ailleurs, les textes insistent entre la rupture du monde "profane" avec la sainteté des "Fils de la Lumière".
A la différence du contexte religieux des esséniens, le rite d'initiation dans la franc-maçonnerie suppose également des épreuves appelées "voyages". Comme l'exilé qui est amené à partir sur les routes, l'individu se sépare de ce qu'il fut dans la terre de ses certitudes : matériellement par le dépouillement des métaux et sa vêture "ni nu, ni vêtu" ; spirituellement lorsqu'il meurt symboliquement dans le cabinet de réflexion. Les trois voyages qui suivent cet étape figurent la mort de l'étant, la purification dans la désincarnation puis l'élévation dans l'Etre, à la lumière. A l'instar des esséniens, l'initié prête serment et s'engage à ne pas divulguer les secrets de l'ordre. Cela car l'initiation est, certes, un (nouveau) commencement mais aussi la réception d'un savoir particulier.
L'initiation est une pratique civilisationnelle, graduelle et surtout généralisée à toutes les étapes de la vie. Ce qui distingue une initiation en soi d'une société initiatique demeure sur ce renouveau suscité et le cadre dans où il se pratique. On ne serait comprendre leur spiritualité, leur philosophie, sans comprendre le fondement de celles-ci : l'initiation.
Pour poursuive l'étude :
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