15.09.2007

La religion manichéenne

On emploie trop souvent le terme de "manichéisme" ou son substantif "manichéen" pour décrire une doctrine sans nuance, radicale, simpliste dans les schémas mentaux qu'elle suggère. Le langage courant accueille ce qui fut une grande religion asiatique dans les stéréotypes et simplifications qu'en fit saint Augustin. Il était nécessaire, au-delà du propos doctrinal colporté par le père de l'Eglise, de réaffirmer une certaine vérité sur le manichéisme.

La spiritualité manichéenne 

S'il est vrai que le manichéisme distingue le royaume de lumière (dirigé par Dieu) du royaume des ténèbres (dirigé par Satan), l'homme est au coeur du conflit qui oppose ces deux dimensions. L'esprit évolue dans la première d'entre elles mais le corps sombre dans les ténèbres. L'être humain est ainsi un antagonisme, constitué par les contradictions qui le forment. Pour Mani, seuls les êtres qui parviendront à se détacher entièrement de leur partie sombre - et donc matérielle - s'élèveront dans le royaume de lumière. Plus qu'un syncrétisme qui aurait assemblé des morceaux de christianisme, de mazdéisme et de bouddhisme, il s'agit là d'une véritable philosophie et spiritualité quoi que des substrats demeurent. Ainsi, Mani croyait à la résurrection et au karma voulant qu'un être n'ayant pas réaliser la séparation de son esprit lumineux et de son corps ténébreux soient appelés à renaître jusqu'à il y parvienne.

Spiritualité -  disais-je - qui s'entend comme une gnose. Des deux entités absolues dans la cosmogonie manichéenne, trois temps forment leur trame :

  • Initium ou "temps antérieur" qui est à la genèse du monde où lumière et ténèbres sont divisés dans l'absolu.
  • Medium ou "temps médian" où les ténèbres débordent sur la lumière et le mélange demeure instable. C'est le temps des origines de l'humanité jusqu'à présent.
  • Finis ou "temps final" où les hommes rejoignant le monde de lumière formeront une sorte de halo.

Il semble selon les textes retrouvés (Fragment de Pelliot n°6) qu'un individu souhaitant se convertir au manichéisme recevait cette connaissance primordial à son enseignement religieux.

Venait ensuite le récit de la genèse, essentiel pour saisir toutes les subtilités de la pensée manichéenne.

Selon Mani, au début du "temps médian" Dieu créa la "Mère des vivants" qui s'unie à "l'Homme primordial" afin de repousser les ténèbres. De cette union, naquirent cinq fils : l'eau, le vent, le feu, l'air et la lumière. Le feu fut avalé par les démons. Ainsi, la lumière se vit mêlée au royaume des ténèbres (mais nullement assimilée car les entités sont incompatibles). Suivent plusieurs "envoyés" qui tentèrent l'un après l'autre de faire ressurgir la lumière. Or, les deux premiers échouèrent. Et, finalement, le troisième fut le bon. Selon le mythe, il utilisa un stratagème pour attirer les démons afin de mieux les contraindre à la fuite : "[sur le soleil] sont exposés de belles jeunes filles et de beaux jeunes gens (…) dont les corps enflamment les passions des princes des ténèbres et les démons furent repoussés" (Saint Augustin, Faustum). De cette déroute, les semences démoniaques se répandirent sur la surface de la terre ; ayant cette part de lumière que les ténèbres eurent engloutis. Or, il demeurait un couple de démons. Le "troisième envoyé" concentra alors la lumière éparse dans les végétaux pour la transmettre à leur progéniture. Le couple engendra ainsi Adam et Eve, nos parents, qui gardent eux la concupiscence et la forme animal de leurs origines démoniaques.

Ce récit démontre la portée démontre l'influence probante du mazdéisme comme son profond ancrage dans un gnosticisme chrétien. Mazdéisme car l'on retrouve cette dualité quant à la lumière qui est à la fois absolue et feu. Christianisme car Mani se base nécessairement sur le personnage de Jésus.

Jésus est entendu dans cette dualité qui fait l'homme. Sur la croix, le manichéisme interprète cet évènement de manière symbolique. Il est l'homme dont la nature - d'essence démoniaque - retient l'élévation, emprisonne la lumière innée en chacun. Au delà du symbolique, Jésus se voit être "l'éveilleur" de l'humanité dans le "temps médian". Autrement dit : l'esprit transcendant qui - revenant de manière cyclique - enseigna la vérité à Adam et la dispense aux hommes depuis toujours au travers de ses émanations. Le Jésus "historique" est alors un maître gnostique de la plus haute importence. Au "temps final", il guidera cette humanité qui aspire à rejoindre le royaume de lumière.
Le messianisme, aux fondements du judaïsme et du christianisme, est alors conservé.

Les pratiques manichéennes

Le manichéisme, s'il fut novateur dans sa philosophie et originale quant à sa spiritualité, n'en demeure pas moins une religion. A côté d'un enseignement gnostique, spiritualiste, qui divise les croyants en deux catégories : élus et auditeurs, une église s'édifia. Les élus formaient la classe sacerdotale dont douze maîtres et un chef dirigeaient la vie religieuse. Ils nommaient les évêques de l'église manichéenne et ordonnaient les prêtres de celle-ci. Syncrétique toujours, les lieux de culte du manichéisme s'ouvraient sur un autel où la Bible, les Avestas et autres écrits sacrés côtoyaient ceux de Mani.

Les élus sont les véritables acteurs du manichéisme. Ils estiment qu'en suivant la règle du prophète, ils s'élèveront dans le royaume lumière sans se réincarner. Trois "sceaux" d'interdits les obligent à une discipline stricte :

  • Le "sceau de la bouche" recouvre ce qui est de la parole et de l'alimentation (végétarienne, nécessairement).
  • Le "sceau des mains" oblige les élus à ne pas travailler la terre, à tenir des armes, à répandre le sang, etc...
  • Le "sceau du sein" demande aux élus d'être chastes et célibataires.

Avec ces "sceaux" d'interdits, des pratiques religieuses étaient demandées. L'étude des textes manichéens jouent un rôle important mais elle ne fait que s'aditionner aux sept prières quotidiennes, aux jeûnes et aux privations. 

Quant aux auditeurs, des règles leur étaient imposées dont : ne pas mentir, ne pas voler, ne pas tuer, verser l'aumône ... l'idolâtrie et le recours à la magie sont aussi proscris. S'ajoutent évidemment des pratiques cultuelles. Parmi celles-ci, il y avait quatre prières quotidiennes dont la liturgie était composée de psaumes et de rites extremement simples et positifs. Des moments clés rythmaient la vie de l'auditeur dont la confession le lundi, pour laquelle le croyait jeûnait la veille, et la fête de Bêma (nouvel an manichéen).

Conclusion

Il suffit d'observer la longueur des deux parties de notre article pour en déduire que le manichéisme est davantage une philosophie spiritualiste qu'une religion codifiée, forte de ses rites et rituels, de ses dogmes, de son institution, des temps de sa vie cultuelle. Il va sans dire que les sources sont souvent partielles, voir partiales et qu'elles ne favorisent pas une étude approfondie de la vie religieuse en tant que telle. L'histoire ne nous permet pas d'apprécier cette religion qui n'aura vécu que deux siècles. Ce que les spécialistes nomment parfois le néo-manichéisme est d'autant plus renseigner que demeure profondément ancrée dans le christianisme une perspective - ou plutôt une influence - manichéenne. En cela, le christianisme primitif (jusqu'aux pères de l'Eglise) a gardé certains points de vue manichéens. Saint Augustin, grand pourfendeur du manichéisme, fut lui-même un de ses adeptes.
Ainsi, le manichéisme est essentiel afin de comprendre la nature même du christianisme et une partie importante de la pensée occidentale.

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07.09.2007

Mani, le prophète oublié

Né en Orient, oublié par l'Occident, Mani appartient à ces prophètes jugés par l'Histoire et abandonnés dans celle-ci. Comme tous les mystiques qui l'ont précédés et ceux qui le suivirent, Mani a l'originalité de son histoire et la pertinence de son discours tombant souvent dans la légende et perdurant dans une interprétation partiale. Pendant fort longtemps, seul Saint Augustin traçait son portrait, faisant du "manichéisme" une hérésie supplémentaire. Fort heureusement pour ce prophète oublié dans le temps, il est intervenu des hommes pour rétablir sa mémoire et la vérité sur sa vie.

Plus qu'un prophète, on dit de Mani qu'il était peintre, philosophe et médecin. Né en 216 à Ctésiphon (Mésopotamie), ses origines le renvoie à la Parthie (région au Nord-Est du plateau iranien) de ses parents. Son père, Patteg, appartenait à la tribu guerrière des Hamadan. Quant à sa mère, Maryam, la légende veut qu'elle descende de la famille princière des Kamsaragan, proche de la dynastie Arsacide. Néanmoins, indoeuropéen dans un pays sémite, il parlait syriaque et cela depuis sa naissance.

Sa vie religieuse commence à ses quatre ans. Son père, adhérant à la foi des Elkhasaïtes (un syncrétisme gnostique des chrétiens primitifs), l'arracha à sa mère pour poursuivre son enseignement dans la communauté. Autant dire que ce déchirement provoqua en lui un traumatisme profond. Chaque mystique étant un révolutionnaire, il fallut attendre la puberté a Mani pour qu'il s'affirme en tant que tel. En effet, ce n'est qu'en 228 qu'il reçoit sa première révélation par l'ange At-Taum ("le jumeau") qui lui dit : "Sépare-toi de cette communauté car tu n'appartiens pas à ses adeptes... Toutefois, en raison de ton jeune âge, le temps n'est pas encore venu pour toi de te manifester." Douce révolution où la sagesse l'emporte sur l'imprudence, la certitude sur le temps.
L'ange lui confirmera sa mission à ses 24 ans. Alors excommunié de sa communauté d'origine, il entreprend avec son père et deux disciples de répandre son message en Inde dans les communautés chrétiennes, fondées par l'apôtre Thomas (considéré comme le jumeau de Jésus). En 242, de retour en Iran, il obtiendra de l'empereur sanasside Shapur Ier (241-272) le droit de répandre librement son enseignement dans tout l'Empire Perse. Cette protection royale permet au manichéisme d'atteindre l'esprit de ces contemporains. Mais l'opposition de plus en plus virulente du mazdéisme abrogera cet état de grâce rendu possible par le conversion d'Hormzid Ier (272-273 ; fils de Shapur) et le soutient du pouvoir. Le frère et successeur de ce dernier : Bahram Ier (273-276) condamnera à mort le prophète dans la ville de Gundishapur ; faisant de fait du mazdéisme la religion d'Etat.

Au-delà de sa vie mouvementé, fait de pérégrinations et d'épreuves, Mani laissera son emprunte dans l'humanité. Outre sa religion et sa spiritualité (que nous aborderons dans des études appropriées), Mani créa un style artistique. Il contribuera notamment à réformer l'écriture persane et ses disciples seront les premiers à traduire dans une langue indoeuropéenne les écrits du bouddhisme. Plus qu'un prophète oublié dans l'histoire, Mani fut le grand rassembleur des civilisations de l'antiquité tardive.

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01.09.2007

Les Jardins de lumire (Amin Maalouf)

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Il est des romans qui vous marquent dont il est peu aisé d'apprécier autre chose que cette inspiration partagée avec son auteur. Les Jardins de lumière d'Amin Maalouf fait partie de ceux là. Néanmoins, j'essayerai d'en faire une analyse autre que mes sentiments la guident et, pourquoi pas, vous inciter à lire ce roman merveilleux d'un auteur qui confirme livre après livre ses talents de conteur.

L'histoire met en scène Mani, père du manichéisme, lors de ses multiples péripéties. Elle livre au lecteur une appréciation de celui que l'on nomma le "Bouddha de lumière" ou "l'apôtre de Jésus" ; rien de moins. Mais s'arrêter sur le seul personnage de Mani ne saurait décrire son univers et la pensée l'ayant porté en tant que prophète d'une nouvelle religion. Amin Maalouf cadre très bien le père du manichéisme dans un contexte compliqué. Ainsi, les ramifications de cette époque tumultueuse - échappant à une interprétation trop personnelle ou un manque de documentation - en deviennent savoureuses. D'autant plus que les mentalités du proche-orient, la sphère spirituelle qui les encadrent et ses multiples substrats apparaissent dans l'histoire. Elles lui donnent du corps jusqu'à cette âme, chuchotant depuis les limbes, qui soupire sur les lettres du roman.
Amin Maalouf transcende alors les genres. Les Jardins de lumière s'entend de fait comme une biographie, un roman historique et un conte philosophique.

L'auteur n'offre pas une tribune au manichéisme mais lui rend sa splendeur par l'esprit des lettres. Il aurait été décevant pour un roman qu'il use et abuse de la littérature manichéiste. Si l'on aperçoit furtivement ce qu'il adviendra de la religion prêchée par Mani, l'essentiel n'est pas là. Les Jardins de lumièrenous demande de franchir le portail, de réfléchir à ce qu'est un prophète et à la nature même de notre foi - ou non - en ces guides et doctrines. Le style dépouillé d'Amin Maalouf permet cette réflexion comme elle l'encourage. A lire, absolument.

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