01.03.2007

Les femmes en loge

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Anderson écrivait dans les Constitutions de 1723 : "Les personnes admises comme membres d'une Loge doivent être des hommes bons et loyaux, nés libres, ayant l'âge de la maturité d'esprit et de la prudence, ni serfs, ni femmes, ni hommes immoraux ou scandaleux, mais de bonne réputation." Ces mots anachroniques heurteront certains de mes lecteurs et lectrices mais j'ai souhaité traiter cette question de la maçonnerie féminine par l'orthodoxie et les mentalités.

La franc-maçonnerie n'est pas un ordre fondé sur la misogynie. Elle n'est que le pâle reflet d'une civilisation occidentale qui déconsidère la femme depuis la nuit des temps.
Dans la société gréco-latine, on domestiquait littéralement la femme. Attachée au foyer, elle ne jouissait d'aucun droit. Les prêtresses incarnaient cette féminisation recluse, n'ayant de disposition cultuelle que dans l'hystérie (jugé comme un état de transe féminin) ou par la représentation allégorique du foyer. Les déesses ne représentaient ni les cités, ni les corps de métier. Même Athéna, n'est pas vraiment une femme. Elle n'a de féminin que ses attributs car fécondité et prospérité de la ville d'Athènes. Au-delà, elle incarne les vertus viriles : elle est née armée et habillée en hoplite. Hésiode considérait les femmes comme une espèce maudite. Pour Aristote, elles étaient des êtres inachevés, devant être dominées par l'homme car la "nature" l'exigerait. La langue grecque ne trahit pas cet esprit. Si l'adjectif "athénien" existe pour les hommes, les femmes n'avaient pas le droit à cette équivalence. On les nommait plutôt comme "femme de l'Attique".
Quoi que l'on en dise, les pères de l'Eglise reprendront ces considérations (même si l'on explique généralement le succès de Paul de Thrace et la diffusion du christianisme grâce aux femmes). Les défauts que les Grecs et Latins prêtaient aux femmes tels que la légèreté, leur caractère versatile et leur idiotie seront rapportés, repris dans la rhétorique chrétienne pour expliquer le pêché originel. Eve devint d'un coup plus coupable qu'Adam. Le décret de Gratien (1140) va officialisé ce point de vue dans le droit canon faisant de la femme l'être responsable du péché. Les menstruations sont considérées par les contemporains comme la malédiction que la femme porte en elle. Pour saint Augustin, la femme est responsable du désir sexuel et sa "nature" de pécheresse corrompt les hommes et leurs descendances. Bref, le christianisme médiéval déclara la femme impure et pécheresse par nature. Si le culte de la vierge au courant du XIIIe siècle et l'amour courtois vont quelque peu la réhabiliter dans les mentalités, on va prêter aux femmes des secrets et une relation au diable.

Selon les mentalités de la civilisation occidentale, la femme ne pouvait prêter serment et sa parole était nulle et non avenue car - en plus d'être traîtresse et pécheresse par nature - elle vivait sous la tutelle d'un homme (son père, son mari, un parent). D'où le pourquoi la gente féminine se retrouve dans les Constitutions d'Anderson à côté des esclaves. Le pasteur "législateur" n'a fait - à mon humble avis - qu'exprimer l'ordre des choses en temps en lieux d'une maçonnerie spéculative encore en quête d'identité et mue par une tradition opérative très présente. A ce titre, le Discours du Chevalier Ramsay (1737) est l'affirmation d'un idéal n'apparent qu'en filigranes dans les Old Charges.

En tout cas, il faudra d'autres générations de penseurs, que la franc-maçonnerie traverse la Manche et qu'un vent de liberté souffle sur l'hexagone pour qu'une maçonnerie féminine germe dans les esprits.
Mais à ses balbutiements (deuxième moitié du XVIIIe siècle), elle n'est que "d'adoption". Les femmes et filles de maçons sont reçues plus dans un théâtre que dans une loge. On les associe à la vie maçonnique, parfois même on les marie en loge à leurs maçons d'époux, sans les recevoir comme "maçonnes" à part entière. La maçonnerie féminine est alors jugée comme une sociabilité, une mondanité. Même si les loges d'adoption ont des "pratiques maçonniques" en recourant à un rite, offices et degrés, elles méprisaient le travail maçonnique sous la tutelle masculine.
Il faudra attendre l'initiation de Maria Deraismes en 1882 (à la loge "Les libres penseurs") pour qu'une maçonnerie féminine se constitue. En parallèle avec le Droit Humain (obédience mixte constituée en 1893), les loges d'adoptions continuent à fonctionner. La Grande Loge de France se sépara de celles-ci qu'en 1952 pour qu'elles constituent la Grande Loge Féminine de France. Mais ce n'est qu'en 1959 que l'obédience féminine abandonne le dit "rite d'adoption" pour le rite écossais ancien et accepté. Quoi qu'il en soit, le rite d'adoption a encore avec l'Eastern Star (crée en 1850 aux Etats-Unis et qui existe encore aujourd'hui).

Si la question de la reconnaissance de la maçonnerie féminine ne se pose plus aujourd'hui (au moins en Europe), il perdure au nom de la tradition maçonnique les problématiques de la mixité en loge (qu'elle soit effective ou due aux visites). Les obédiences "régulières" ont tranchée le problème en conservant la maçonnerie d'adoption et en se refusant de reconnaître une femme en tant que "maçonne". C'est au fond un refus de l'institution féminisée, d'une égalité de fait en plus de l'appel à la "tradition".
Tradition justement, même jusqu'au Grand Orient de France qui se veut "libéral". Si la maçonnerie masculine "libérale" et "traditionnelle" voient dans une femme reçue maçonne une soeur, elle sera écartée des ateliers selon les statuts pour les uns ou en appelant à la fameuse tradition pour les autres.  Car elle offre un cadre incontestable, sanctuarisé par l'histoire et élevé par l'idéal, elle devient incontestable. Non pas qu'elle maintienne l'ordre de la misogyne millénaire mais remettre en cause Anderson, interpréter ses Constitutions, reviendrait à dénaturer la spiritualité maçonnique pour les gardiens du Temple.
Evidemment, selon les obédiences, selon les compréhensions et appréciations, on peut remplacer "spiritualité" par "institution" ou par "fraternité", "gardiens du Temple" par "membres du Conseil" ou "confrères et compères".

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