27.03.2007
Politique et franc-maçonnerie (1)

Anderson écrivait dans ses Constitutions de 1723 : "(...) nous sommes résolument contre toute politique comme n'ayant jamais contribué et ne pouvant jamais contribuer au Bien-Être de la Loge." Franc-maçonnerie et politique seraient-elles incompatibles par nature, par essence ? Dans un précédant article, j'évoquai les principes de la régularité qui condamnent ce propos politique en loge. Mais à la veille d'échéances électorales, je m'interroge sur l'agir maçonnique dans la chose publique (et cela après une lettre envoyée par le Grand Maître du GODF aux différents candidats à la présidentielle ; cf. l'article de Jiri Pragman).
Nier l'influence de la franc-maçonnerie sur la vie publique serait aussi faux que de lui prétendre la marche du monde. Je consacrerai à cette vaste et polémique thématique trois études. Dans ce premier volet, je réfléchirai selon une problématique "philosophique" à savoir : la démarche initiatique peut-elle, doit-elle s'incarner dans le monde profane ?
Si l'on estime qu'une démarche initiatique est la quête de l'Etre vers un Absolu, je conçois mal qu'un champ politique puisse se rattacher à ces concepts bien abstraits. En quoi une société initiatique, mue par des traditions, fondée sur un langage spéculatif, pourrait s'immiscer dans la cité ? C'est justement car la démarche initiatique ne se définie pas qu'en l'Etre, mais s'apprécie également au travers de l'Agir, qu'un faible tison d'incertitude demeure en chacun. Agir en franc-maçon s'est se retrouver dans des vertus, dans un rapport avec la fraternité et, donc, au cosmos. Dans les Principes de la philosophie du droit, Hegel nous apprend que de la volonté libre naît la morale subjective. Pour être une volonté particulière de l'Agir, le politique est une tentation infantile de l'Etre initié car elle ne donne pas lieu à une identité - qui définirait cet Etre envers le profane et dans le sacré - mais à un idéal.
Si l'identité maçonnique se codifie par des symboles, signes, paroles, attouchements et au travers d'une spiritualité, qu'est-ce que cet "idéal maçonnique" ? Vaste question à laquelle ma modeste réflexion n'apportera qu'une réponse incomplète, j'en ai crainte. A ce sujet, il ressort des Constitutions plusieurs pistes dont la liberté, l'égalité, la fraternité et la paix. Cependant, on ne peut enlever le "poids" de Dieu dans les textes : " (...) il [le maçon] ne sera jamais un stupide athée, ni un libertin irréligieux". Serait-ce alors une simple morale chrétienne édulcorée ? Le reflet du siècle des Lumières ? Celui de l'humanisme enfin triomphant ? Il me faudrait y revenir dans une prochaine étude mais, pour l'instant, je maintiens le postulat que l'idéal maçonnique est contextuel (même si perdurent en lui des valeurs dites universelles) et déterminé selon la culture propre à chaque individu.
Louer l'idéal plutôt que l'identité convient à l'ordre des partis. S'il existe, par exemple, une identité républicaine formée par une dialectique, une symbolique, une culture et même un inconscient collectif, le pragmatisme fait qu'elle est reléguée au second plan. Lorsque la maçonnerie se politise à son paroxysme, c'est toute la démarche initiatique qui en est contrariée. Au sein du Grand Orient, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, le Rite Français a perdu ainsi toute sa consistance spirituelle. En certaines loges, les planches traitaient bien rarement des questions symboliques pour que l'on discute essentiellement de problématiques liées au "profane" et s'enquérir, bien sur, d'élire le Vénérable.
Mais y'a-t-il des vertus qui échappent au monde profane ? Certes non.
Le tout n'est pas "l'Etre initié" mais bien cet "Absolu" que l'on ne saurait définir. Certains conçoivent que le Grand Architecte de l'Univers est le principe créateur, Dieu peut-être et l'Absolu, probablement. Adogmatisé, conceptualisé, un certain nombre de maçons y voit l'allégorie d'un universalisme qui méconnaît la séparation entre la sphère profane et la sphère sacrée. Le politique, du grec polis dans le sens du "peuple organisé dans la cité", s'intègre à cette optique où la quête individuelle rapproche le microcosme concret du macrocosme abstrait. C'est pourquoi je disais que l'idéal n'est qu'une tentation infantile car il n'existe aucune spiritualité qui peut être politique auquel cas, elle sera vouée inévitablement à l'échec (comme il en fut de toutes les théocraties dans l'Histoire).
C'est pourquoi, je pense qu'il ne faille confondre la démarche initiatique avec l'engagement politique, même si celui-ci est louable. Car il se conjugue forcément au pluriel et néglige l'introspection, quel est son rapport spirituel ? Je n'entends pas en cela qu'un franc-maçon doit se dégager des phénomènes de sociétés, vivre dans sa bulle, bien au-delà du monde et n'avoir de préoccupations que les activités de sa loge. Evidemment, vouloir créer un monde meilleur est consubstantiel au fameux idéal maçonnique qu'il fut américain, français ou russe. Cependant, le monde meilleur de la franc-maçonnerie se construit d'abord en soi, si le maçon le veut bien.
Je conclurai ma réflexion sur une note plus actuelle. J'appartiens à une maçonnerie traditionnelle comme bon nombre d'entre vous le savent déjà ou l'auront deviné. Si je reconnais la légitimité et la liberté de toutes les maçonneries, réduire la mienne en prônant une attitude politique m'est détestable. Si l'esprit des Constitutions peut s'avérer bien dogmatique, les communiqués d'une certaine obédience n'offrent pas d'interprétations possibles ou le soupçon d'un doute. Je n'exprime là que mon avis et je vous prie d'en faire de même car, francs-maçons, nous sommes avant tout des gens qui savent écouter avant de dire.
Illustration :Georges Washington en décors
Pour poursuivre l'étude :
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