18.09.2007

Un homme nommé ... Judas

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Que sait-on finalement de l’un des apôtres les plus connus ?   

Son surnom d’Iscariote signifierait "homme de Qeriyyot", petite localité de Judée, dont il serait originaire.  Il pourrait également venir de "sicaire" (du latin sicarius : poignard), autre nom donné aux zélotes.  Il est intéressant de noter ici que de nombreux passage des évangiles font allusion aux armes que portent les Apôtres.

Seul parmi les Douze à ne pas être galiléen, c’est lui qui gérait la trésorerie du groupe.  Un de ses attributs est d’ailleurs une bourse, tant pour rappeler cette fonction que le prix de son méfait.

Le récit de sa trahison se trouve dans les quatre évangiles canoniques, mais la lecture n’en est pas nécessairement identique.  Mathieu (de Mt 26.14 à Mt 26.25) et Marc (de Mc 14.10 à Mc 14.21) sont on ne peut plus clairs sur la responsabilité pleine et entière de son acte. 

Il n’en va pas de même pour Luc et Jean, puisqu’ils décrivent Judas possédé : "Or Satan entra dans Judas, appelé Iscariote, qui était du nombre des Douze" (Lc 22.3) et "Après la bouchée, alors Satan vint en lui" (Jn 13.27).  Nous allons ici plus loin que le simple récit d’une trahison : c’est l’entame d’un drame dans lequel, à travers les hommes, s’affrontent les puissances invisibles. 

De la mort de Judas, nous avons deux versions.  La première, celle de Mathieu, est la plus connue : "Jetant alors les pièces dans le Sanctuaire, il se retira et s’en alla se pendre" (Mt 24.5).  En mettant fin à ses jours, Judas refuse le secours de la rédemption et se damne donc pour l’éternité.  La seconde version de sa mort, plus ambiguë, se trouve dans les Actes des Apôtres (Ac 1.18) : "Et voilà que, s’étant acquis un domaine avec le salaire de son forfait, cet homme est tombé la tête la première et s'est rompu par le milieu du corps, et toutes ses entrailles se sont répandues" ; voilà qui rappellerait plutôt le résultat d’un bon coup d’épée… 

Si Judas est considéré par certains auteurs comme un personnage essentiel de la Passion du Christ, d’autres, se basant sur les Evangiles de Luc et Jean estiment, quant à eux, qu’il ne fut qu’un instrument aux mains d’une force qui le dépassait.

L'Evangile de Judas 

Cet évangile se déroule sur les quelques semaines qui précèdent la trahison de Judas.  Il se termine d’ailleurs par celle-ci.  Donc, ni passion, ni crucifixion, ni résurrection.   

C’est un texte particulier pour deux raisons.  La première est qu’il nous montre un Jésus souriant, se moquant des craintes de ses disciples.  La seconde, est que dans ces pages, Judas est représenté comme le disciple préféré du Christ, celui qui connait sa véritable nature divine.  Il ne le trahit qu’à sa demande expresse. 

Il nous est connu depuis les débuts de la Chrétienté.  Saint Irénée, évêque de Lyon, le cite dans le premier livre de son Contre les hérésies (édition d’Antoine Beltrano): "D’autres encore disent que Caïn était issu de la Suprême Puissance, et qu’Esau, Coré, les gens de Sodome et tous leurs pareils étaient de la même race qu’elle : pour ce motif, bien qu’ils aient été en butte aux attaques du Démiurge, ils n’en ont subi aucun dommage, car Sophia s‘emparait de ce qui, en eux, lui appartenait en propre.  Tout cela, disent-ils, Judas le traître l’a exactement connu, et, parce qu’il a été le seul à posséder la connaissance de la vérité, il a accompli le « mystère » de la trahison : c’est ainsi que, par son entremise, ont été détruites toutes les choses terrestres et célestes.  Ils exhibent, dans ce sens, un écrit de leur fabrication, qu’ils appellent l’Evangile de Judas." 

Epiphane de Salamine cite cet évangile comme faisant partie des écritures des Caïnites, une secte gnostique. Celle-ci était un des nombreux mouvements dualistes pour lesquels le monde matériel est la création du Démiurge, un dieu mauvais, emprisonnant les âmes dans des prisons de chair et les forçant à se réincarner pour l’éternité.  Une croyance qui préfigure le manichéisme et le catharisme.

Les aventuriers de l'Evangile perdue  

Début 2006, le National Geographic Magazine lance à grand renfort de publicité : "les révélations de l’Evangile de Judas".

Ce document, datant du début du 4ème siècle, est une copie en copte d’un texte grec écrit aux alentours de l’an 150.  Il fait partie du Codex Tchacos, du nom de Frieda Tchacos-Nussberger, l’antiquaire suisse qui sauva ces quelques dizaines de pages d’une ruine certaine.

Ce codex rassemble quatre textes gnostiques : la Lettre de Pierre à Philippe, la Première Apocalypse de Jacques, l'Évangile de Judas et des fragments d'un texte provisoirement appelé le Livre de l'Allogène.  Les deux premiers documents sont déjà connus puisque des copies de ceux-ci faisaient partie des découvertes de Neg Hammadi, en 1945.

Le Codex Tchacos fut  vraisemblablement découvert au début des années 70 par un groupe de fellahs, dans une grotte du Djebel Qarrara, en Moyenne-Egypte. Conscients de l’intérêt des Occidentaux pour ce type de manuscrits, ils prennent contact avec un marchand d’antiquités copte égyptien.

002a9aa6e7a92b5268455b2a38e586e8.jpgEn 1982, celui-ci prend pour la première fois contact, par l’entremise d’un antiquaire grec, avec un petit groupes d’universitaires américains.  Lors de la seule et unique rencontre, dans un chambre d’hôtel en Suisse, en 1983, ceux-ci n’auront que le temps de voir que le codex, comportant deux manuscrit grecs et un copte, est encore en assez bon état. Malheureusement, le prix demandé, dix millions de dollars, est jugé trop élevé et la vente n’a pas lieu.

Conscient que la transaction ne pourrait se faire qu’aux Etats-Unis, le marchand égyptien se rend à New-York.  Sans succès.  Désireux de ne plus voyager avec le codex, il l’enferme dans le coffre d’une banque des environs de New-York.  Celui-ci y restera durant seize longues années, se détériorant peu à peu. 

Ce n’est qu’en 2000 que Frieda Tchacos-Nussberger réussit à acquérir le manuscrit pour une valeur d’environ trois cent mille dollars. 

Intervient alors un antiquaire de l’Ohio, qui propose à Frieda Tchacos-Nussberger de faire traduite le codex et de lancer cette traduction sur le marché par un grand show à l’américaine.  En fait, son but est de scinder le codex en plusieurs parties avant de les vendre aux plus offrants. Pour pouvoir séparer les pages de plus en plus fragiles, il n’eut de meilleure idée que de stocker le manuscrit dans un congélateur.  Lorsque sa propriétaire le récupère, le manuscrit prend de plus en plus les allures d’un puzzle. 

En 2001, elle confie le précieux manuscrit à une fondation suisse, Maecenas, qui, en collaboration avec la National Geographic Society, fait reconstituer et traduire ce texte. 

Début 2006, la NGS dévoile à grand renfort de publicité ce texte au grand public.  Cet évangile que l’on ne connaissait que par des mentions dans d’autres documents, rejoint à présent la liste de plus en plus longue des textes apocryphes.

Qu'en penser ? 

L’intérêt de l’Evangile de Judas est avant tout archéologique. Il nous éclaire sur les croyances d’un des nombreux groupes gnostiques des débuts du Christianisme. 

Va-t-il permettre de réhabiliter celui que l’on considère comme l’archétype du Traître ? C’est peu probable.  Les seuls évangiles à avoir de la valeur aux yeux de la chrétienté sont ceux du canon biblique.  Comment dès lors ce texte, récusé par deux Pères de l’Eglise, pourrait-il changer quoi que ce soit à la version qui perdure depuis près de vingt siècles ?

En conclusion 

Le battage médiatique, très américain, qui a été fait autour de cette histoire laisse un arrière-goût amer d’exagération. 

En écrivant ces lignes, j’ai sous les yeux le numéro de mai 2006 du National Géographic France titrant à la manière des tabloïds anglais : "Document exclusif. Jésus a-t-il été trahi ?" ou "Les révélations de l’Evangile de Judas".  De même, l’édition en poche de l’Evangile de Judas, de Kasser, Meyer et Wurst, porte, en capitales blanches sur fond rouge "LE MANUSCRIT AUTHENTIQUE". Comme si la NGS avait voulu surfer sur la vague "Da Vinci Code" en lançant des révélations fracassantes… qui ne le sont vraiment que pour quelques dizaines d’archéologues coptisants. 

Ceci étant dit, "L’Evangile de Judas" de Kasser, Meyer et Wurst est un véritable travail d’experts mis à la portée de Monsieur Tout-le-Monde. Quant à "L’Evangile perdu" de Krosney, c’est un récit digne d’un roman policier et l’auteur a réussi à donner une épaisseur romanesque à des personnages réels. 

A lire donc.

SDC

Lisez l'Evangile de Judas :

12.04.2007

Le culte de Mithra

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Trop longtemps dans l'histoire, on a minoré l'importance du culte de Mithra et son apport dans la société occidentale. Certaines thèses avanceraient même qu'il inspira bien plus la franc-maçonnerie que le christianisme l'ait pu faire. Les mythes fondateurs sont ce qu'ils sont, ce culte reste néanmoins intéressant tant dans sa spiritualité que par sa concurrence historique avec le christianisme.

Le dieu Mithra est d'origine iranienne, voir même indienne car présent dans le védisme comme dieu de la lumière. Il est également une des figures mineures d'Ahura Mazda (les yazatas dans le zoroastrisme).  Son culte fut importé en occident par les soldats romains et des esclaves originaires d'Asie, étant certainement initiés à une forme hérétique du mazdéisme d'alors. On peut également supposé que le mithraïsme qui nous est décrit revient tout simplement à une pratique gréco-romaine "d'adoption" d'une déité  (comme il en fût pour Bacchus ou Iris) avec l'institution d'une école mystique qui tend à l'hénothéisme. Mais quittons ces hypothèses pour revenir à la réalité historique. En effet, selon Plutarque, le mithraïsme aurait été introduit en Italie au Ier siècle av. J.C et commence son expansion au sein de l'empire Romain. Très vite, cette religion devient concurrente du christianisme et deviendra religion officielle de l'empire en 274 dans sa forme latinisée et syncrétique du Sol Invictus pour devenir un siècle plus tard illégale avec l'institutionnalisation du christianisme en religion d'Etat.

Les mystères de Mithra n'ont pas grand chose à voir avec le christianisme au point de vue spirituel et mystique. 
Le mithraïsme se base essentiellement sur des symboles et interprétations du combat de Mithra contre le taureau primordial. Par celui-ci, il libéra les âmes dans le monde et engendra les cycles de la vie. Le symbole du corbeau,  messager du dieu soleil qui demande à Mithra de sacrifier le taureau, nous démontre que le mithraïsme est une forme hénothéisme oriental. Il s'appuie sur la conscience et la révélation des mystères de la vie qui font de Mithra un dieu de "lumière".
Plutôt que comparer le christianisme et le mithraïsme dans leurs spiritualités, il existe des similarités qui sont, elles, cultuelles. En effet, Mithra naît un 25 décembre (date du solstice), les cultes ont lieu le dimanche (jour du soleil), la représentation iconographie du "bon pasteur" est partagé par le christianisme et le mithraïsme. Plus inquiétant encore, l'eucharistie chrétienne avec le vin et le pain est pratiquée par les adeptes de Mithra. Tout indique, historiquement, que le mithraïsme influença le christianisme sur ces points.

L'aspect le plus intéressant du mithraïsme est certainement le caractère initiatique sur lequel le culte s'appuie. Les disciples se réunissaient dans des mithraea (cavités naturelles aménagées) où la pratique rituelle s'amorçait sur une initiation graduelle. Ainsi le nouvel initié se voyait octroyé le grade de corax et suivaient :

  • le nymphus,
  • le miles,
  • le leo,
  • le perses,
  • l'heliodromus ;
  • le pater.

Chaque degré était représenté par un masque distinctif et des symboles respectifs. A chaque passage d'un degré à un autre, une part de la gnose était révélée à l'initié qui subissait épreuves et voyages pour la mériter. Au premier degré, l'initié était baptisé par le sang d'un taureau, puis par l'eau pure et, enfin, enduit de miel. On pratiquait à des degrés divers les voyages du "chaud", du "froid", des jeûnes, etc... La liturgie était basée sur un rituel de forme et en langue grecque (déjà en usage dans la religion romaine) et empruntait autant des formules persanes qu'une vocalisation latine. On concluait évidemment le culte par des agapes frugales et fraternelles selon le terme même des initiés.

Il est probable que le mithraïsme aurait pu s'imposer comme la religion de l'antiquité et survivre à sa rivalité avec le christianisme. Pourtant, son tord fut l'association croissante de Mithra avec la quasi-totalité des panthéons nationaux. Egalement, son exclusivité masculine à l'initiation le desservit auprès des femmes et - plus encore - chez les épouses que le christianisme ne repoussaient pas.
Quoi qu'il en soit, le culte des mystères de Mithra pose à la société occidentale de nombreuses questions. Sur le christianisme d'abord, sur la spiritualité des sociétés païennes ensuite, sur une "mondialisation des religions" qui paraît véritable dès cette époque et, ensuite, sur ces écoles de mystères qui firent couler quantité d'encre dans les siècles qui nous précèdent.

Illustration :
Mithra sacrifiant le taureau (Musée du Louvre)

 

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